À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, nous avons souhaité donner la parole à celle qui, chaque jour, veille sur nos vins et accompagne leur évolution.
Au chai, entre précision technique et sensibilité, Lucie orchestre un travail patient fait d’observation, de gestes justes et de décisions qui accompagnent chaque vin dans son évolution.
Nous lui avons posé quelques questions sur son parcours, son métier et sa vision du vin.

Son parcours

Peux-tu nous raconter ton parcours jusqu’au métier de maître de chai ?

L’idée est venue assez tôt, déjà au lycée. Le monde du vin me fascinait. J’ai grandi dans un environnement très lié à la terre : mon père est agriculteur dans les céréales, et j’ai toujours aimé cet univers du vivant.

Je me suis naturellement orientée vers des études de biologie, puis vers la vigne et le vin. J’ai commencé par un DUT avant d’intégrer l’Institut Universitaire de la Vigne et du Vin à Dijon, où j’ai suivi une licence puis un master « Vigne, Vin et Terroir ». Ce qui me passionnait particulièrement, c’était la manière dont le climat, le sol et l’humain interagissent pour donner naissance à un vin.

Mais il me manquait encore une dimension très concrète : comprendre plus profondément la fabrication du vin. J’ai donc poursuivi avec le Diplôme National d’Œnologue à Bordeaux.

Après mes études, j’ai fait plusieurs stages dans le Bordelais, puis j’ai entrepris mon « tour de France » des appellations viticoles, en allant à la découverte de différentes régions et de leurs manières de travailler le vin. C’est finalement en Alsace que j’ai posé mes valises : j’y ai envoyé quelques CV et on m’a rappelée pour participer aux vinifications en 2015.

On m’a ensuite proposé un poste dans un domaine à Rouffach, au Domaine Muré. J’y faisais un peu de tout : la vigne, le travail au chai, la préparation des commandes. J’ai beaucoup appris aux côtés du maître de chai et, peu à peu, j’ai suivi cette voie. J’y suis restée huit ans.

Plus tard, pour me rapprocher de mon compagnon, originaire de Toulouse, j’ai décidé de chercher un poste plus au Sud. J’ai rejoint Domaine Gayda en janvier 2023.

Son métier au quotidien

À quoi ressemble une journée type pour toi au chai ?

Il n’y a justement pas de journée type, et c’est ce qui rend ce métier si passionnant.

Une journée de vendanges n’a rien à voir avec une journée de mise en bouteille ou avec une période d’élevage. Le travail suit le rythme du vin et celui des saisons.

La journée commence souvent par un café avec l’équipe et un point sur ce qui nous attend. Ensuite, tout dépend des besoins du moment : suivre l’évolution des vins à la dégustation, décider d’un soutirage, préparer une mise en bouteille, organiser les achats de matières sèches ou coordonner le travail au chai.

En ce moment par exemple, nous travaillons sur les choix d’élevage. Nous dégustons les vins pour décider s’ils iront plutôt en cuve, dans le bois ou béton, selon leur structure, leur maturité et l’expression que l’on souhaite leur donner.

Qu’est-ce qui demande le plus de rigueur ? Et le plus d’intuition ?

La rigueur est essentielle dans énormément d’aspects du métier. L’hygiène, l’organisation du travail, le suivi du matériel ou la gestion des stocks demandent beaucoup de précision. Le moindre détail peut avoir des conséquences sur le vin.

Mais à l’inverse, certaines décisions reposent davantage sur l’intuition. Quand on choisit comment élever un vin, il n’existe pas de recette unique. C’est une question de dégustation, d’expérience et de ressenti.

Quelle période de l’année préfères-tu ?

Le début des vendanges reste un moment très particulier.

Les premières belles journées, les premiers raisins qui arrivent au chai… Il y a beaucoup d’énergie dans l’air. C’est l’aboutissement du travail de toute l’équipe vigne et, en même temps, le début du travail au chai.

Les vendanges s’étalent sur environ deux mois. À la fin on est épuisé, mais ce sont des semaines intenses et incroyablement vivantes.

Sensibilité et savoir-faire

Est-ce que ton approche du vin a évolué avec l’expérience ?

Oui, forcément.

Quand on sort de l’école, on est très formé à reconnaître les défauts et à classer les vins de manière assez binaire : bon ou mauvais, conforme ou non.

Avec le temps, le regard devient plus nuancé. Je cultive l’idée que le vin doit aussi avoir une âme et une personnalité. Ce n’est pas une boisson standardisée. Chaque millésime raconte une histoire.

« Aujourd’hui, il y a de nombreuses vigneronnes, œnologues et femmes à des postes clés dans le vin. Elles ont fait leur place. »

Être une femme dans le chai

Quand tu as commencé, avais-tu conscience que c’était un métier majoritairement masculin ?

Oui, surtout dans les métiers de production. Historiquement, c’est un univers assez masculin.

Mais les choses évoluent. Aujourd’hui, il y a de plus en plus de femmes dans la filière. Au Diplôme National d’Œnologue, par exemple, les promotions sont constituées volontairement d’un équilibre strict : moitié femmes, moitié hommes. C’était déjà le cas lorsque j’y ai étudié, et c’est toujours la règle aujourd’hui.

Est-ce que le regard sur les femmes dans le chai a évolué ?

Oui, je pense que le milieu s’est beaucoup ouvert.

Bien sûr, il faut parfois faire ses preuves, et il m’est arrivé d’entendre quelques remarques sexistes. Mais cela ne m’a jamais arrêtée.

Aujourd’hui, il y a de nombreuses vigneronnes, œnologues et femmes à des postes clés dans le vin. Elles ont fait leur place.

Personnellement, j’aime beaucoup travailler dans des équipes mixtes. Cela crée une dynamique très riche et équilibrée.

Transmission et inspiration

Que dirais-tu à une jeune femme qui hésite à se lancer dans ce métier ?

Si elle en a envie, qu’elle y aille.

Les femmes ont parfois tendance à se mettre des barrières toutes seules, là où les hommes hésitent moins. Il faut oser.

Qu’est-ce qui te rend la plus fière aujourd’hui ?

D’être là où j’en suis aujourd’hui.

Je suis fière d’occuper ce poste, de travailler avec une équipe avec qui je m’entends bien et de participer à l’élaboration de vins qui me plaisent.

Changer de région n’a pas été évident au début : il fallait s’adapter à de nouveaux cépages, à un autre territoire. Mais aujourd’hui je me sens bien installée et à ma place.